La Ligue 1 remet ses droits TV sur le marché deux ans trop tôt : la fin du rêve du streaming maison
Un million d'abonnés, 150 millions d'euros de chiffre d'affaires, et déjà la porte de sortie. Le 21 octobre, le conseil d'administration de la LFP a voté à l'unanimité le lancement d'un appel d'offres sur les droits audiovisuels de la Ligue 1 pour la période 2027-2032. Les candidats pourront déposer leurs dossiers du 3 novembre au 7 décembre. Le problème, c'est que le cycle en cours était censé courir jusqu'en 2029. Le football français rouvre donc son guichet avec deux ans d'avance, dix-huit mois à peine après avoir lancé sa propre chaîne.
Rappel pour ceux qui ont décroché du feuilleton. Après le retrait de Mediapro en 2020, puis le départ anticipé de DAZN en 2025 — le diffuseur britannique a payé 85 millions d'euros pour résilier —, la LFP a décidé de ne plus vendre ses matchs à un intermédiaire mais de les diffuser elle-même. C'est Ligue 1+, lancée à l'été 2025 avec LFP Media et Mediawan, pour un investissement initial d'environ 165 millions d'euros. Le pari s'appelle la désintermédiation : plutôt que d'encaisser un chèque d'un diffuseur, la ligue prend le risque industriel, devient éditeur, et capte directement la relation avec l'abonné. Le même raisonnement que celui qui pousse une marque à ouvrir sa boutique en ligne plutôt que de passer par un distributeur.
Sur le papier, le lancement a bien marché : 600 000 abonnés en quelques semaines à 14,99 euros par mois, le cap du million franchi avant Noël, un public récupéré sur l'IPTV pirate. Sauf que le chiffre d'affaires ne suit pas la courbe promise. Devant le Sénat, Nicolas de Tavernost, alors patron de LFP Media, a reconnu des rendements "relativement faibles" : 150 millions de recettes, moins 65 millions de coûts de production et de contenus, il reste moins de 100 millions pour les clubs. Le business plan initial visait 1,5 million d'abonnés et 320 millions de recettes en 2026-2027. On en est à environ un million, en stagnation. La ligue puise dans son fonds de réserve — constitué grâce à l'entrée de CVC au capital en 2022, estimé à 60 millions — pour tenir ses distributions, alors qu'elle doit aussi rembourser le fonds luxembourgeois à hauteur de plusieurs dizaines de millions par saison.
L'ordre de grandeur donne le vertige. En 2021-2024, Canal+, Free et Amazon payaient ensemble autour de 624 millions d'euros par saison. Mediapro avait promis 830 millions pour la seule saison 2020-2021 et n'en a versé que 272. Aujourd'hui, un club de Ligue 1 touche entre 3,6 et 11,7 millions d'euros de droits domestiques. Un dixième de Premier League encaisse davantage. Voilà pourquoi les présidents, pourtant enthousiastes il y a un an, ont voté à l'unanimité pour retourner frapper à la porte des diffuseurs.
Ce qui change la donne, c'est une modification de la loi française intervenue en août : la LFP peut désormais vendre l'intégralité des neuf matchs d'une journée dans un lot unique et exclusif, ce qui était interdit jusqu'ici. Pour un Canal+, un Amazon ou un acteur comme Netflix, qui vient de rafler les droits du Mondial 2030 en Espagne, l'exclusivité totale sur un championnat du top 5 européen devient un produit d'appel cohérent. Deux options sont sur la table : acheter les droits et produire sa propre chaîne, ou devenir le distributeur exclusif de Ligue 1+. La seconde hypothèse permettrait à la ligue de ne pas tuer sa plateforme tout en la branchant sur une base d'abonnés déjà existante — c'est là que se joue l'essentiel, car le coût d'acquisition d'un client est précisément ce qui a étranglé Ligue 1+.
Si personne ne mord, la LFP peut prolonger le statu quo jusqu'en 2029 et retenter sa chance. Mais Olivier Bramly, arrivé cet été à la tête de LFP Media, a accéléré le calendrier pour une raison simple : la réserve fond, et les clubs français recrutent déjà avec une main attachée dans le dos. Les enveloppes seront ouvertes le 7 décembre. Ce jour-là, on saura si le football français vaut encore un vrai chèque.
